Mais ce tract est kiffant. La vie devrait être un mouvement social, où l'on ne se préoccupe plus de survivre jour après jour, mais où l'on vit, on existe, dans le collectif. Jusqu'à la fin de l'Histoire... Et d'accord pour la démocratie parlementaire.
C’est la rentrée.
De nouveau, les aller-retours entre salle de cours et machine à café, entre chaîne d’inscription et bâtiment filtre. Le triste spectacle des individus étudiants traînant leur solitude au gré de ces « déambulations ». Quelques caméras ; quelques vigiles ; une carte Cumul. Tout un monde à détruire.
C’est la rentrée.
Le début d’une nouvelle année ; une de gagnée sur l’inéluctable avenir salarié. Débrouilles diverses, boulots de merde, dossiers de bourses et aide au logement : tout faire pour éviter de plonger dans « la vie active ». Avec ce pressentiment que l’entrée définitive dans « le monde du travail » signerait notre arrêt de mort.
Sérieusement. Qui vit aujourd’hui le travail salarié comme un désir, une envie, un plaisir ? D’accord la nécessité nous y pousse. Mais il n’y a guère que quelques débiles, quelques managers en herbe, passant leur journée sur un vélo’v, entre salons d’esthétique et cours de droit, pour rêver encore à ce masochisme.
Les politiques pleurent : « Le travail a été dévalorisé ». Et pourtant nous le voyons partout, lui qui a gagné chaque parcelle de nos corps, de nos esprits, de notre vie. Quand une cadre ramène chez elle son nouvel ibook pour fignoler un projet. Quand, pour la moindre minute inter-mission de l’intérimaire participe à le réduire à une simple variable d’ajustement de main-d’oeuvre. Quand le créatif cultive son « capital relationnel » entre quelques cours de feng shui. Oui, décidément, le travail a tout colonisé.
Ce monde, qui tend de plus en plus à l’indistinction entre travail et vie quotidienne, qui vise à tout enfermer entre sphère de la production et sphère de la consommation ; ce monde, malgré tous les efforts des managers universitaires pour nous le faire aimer, à coup de contrôle continu, de valorisation de compétences par crédit d’étude, de bureau virtuel ; ce monde, nous n’en voulons plus.
Il semblerait que nous ne soyons pas les seules.
La rentrée universitaire, disions nous, c’est une de ces dernières manières de traîner les pieds ; comme à l’entrée du collège. Une dernière résistance à l’attraction du monde du travail. Une ligne de fuite à saisir. Sur un mode individuel, passif, voire honteux [1], ou éventuellement, miraculeusement, sur un mode collectif, dans la grève, l’occupation, le blocage de cette fichue université.
La fuite, la résistance collective, c’est bien un événement de cet ordre là que nous avons vécu l’année dernière, sous la forme, un peu datée, d’un mouvement social.
On a dit que ce mouvement était une lutte contre la précarité. En somme contre ce qui est déjà quotidiennement vécu, aussi par les étudiantEs. Preuve en est l’éternelle gesticulation des bureaucrates syndicaux pour mobiliser sur les questions du logement, de l’emploi, des bourses, etc.
Cette fois, en 2006, leur sordide mascarade s’est laissée débordée. Deux échelles sont tombées d’un toit, sur quelques policiers. Des facs furent bloquées, des amphis occupés. Bingo.
Dès lors pouvaient suivre la multiplication des occupations, les blocages de route, de gare ou d’aéroport. La diffusion des émeutes dans de nombreux centre-villes. En bref le mouvement social le plus radical - le moins feng shui, pourrait-on dire - depuis 1995.
Mouvement qui, balayant les défaites des années passées, a démontré qu’une lutte n’a de poids qu’accompagnée du blocage de l’économie. Mouvement qui, dans la lignée de novembre, a affirmé que la présence policière méritait une réponse.
Au mois d’avril le CPE était retiré, et l’université débloquée. On trouvait alors bien peu d’étudiantEs, si ce n’est quelques baltringues de l’UNEF, pour crier à la victoire. Mais plutôt un sentiment partagé : celui de s’être fait avoir par un coup d’esbroufe de de Villepin - le CPE retiré, et une loi finalement maintenue. Dans ses derniers jours, le mouvement a eu beau réclamer l’amnistie pour les révoltéEs, de mars et de novembre, voire la démission du gouvernement, il s’est en fait affaissé, vaincu par ses propres faiblesses.
C’est que nous avions tant désappris.
Accepter le soutien des syndicats de travailleurs et des médias, c’était évidemment s’exposer à leurs défections et à leurs bâtardises. Accepter de négocier le blocage avec les étudiants de droite c’était sousestimer leur capacité de mobilisation.
Nous avions oublié que la démocratie participative et le référendum sont des pièges à con.
Nous avons laissé débloquer l’université par un vote. Quels cons.
La décision du blocage ne concernait évidemment que celles et ceux qui luttaient. Et pourtant, nous avons accepté dans nos AGs des anti-grèves, des pro-CPEs, des gens dont l’existence même était opposée à notre lutte. Nous avons laissé faire les éternelles prises de pouvoir des bureaucrates frustrés, les manipulations d’un président tremblotant et de son moderne et pathétique adjoint. Nous n’avons fait que parodier une démocratie parlementaire qui, au quotidien, nous mutile, annihile tout rapport de force et nous éloigne au plus loin de la politique. Comme si la grève n’appartenait pas à ceux et celles qui la font.
On ne refera pas l’histoire. Le mouvement s’est éteint comme par magie. Reste les amitiés tissées durant son cours, un esprit de vengeance vis-à-vis des anti-bloqueurs, et un peu d’auto-organisation.
L’occupation de la fac, jour et nuit, sur plus de deux semaines, aura signifié à la fois une mise en commun et une prise de territoire. Face à cette intensité, la question des revendications, fussent-elles électorales, ne pèse plus grand chose.
Un mouvement a un début et une fin, d’accord, c’est ainsi qu’il est programmé. Cela ne doit pas nous empêcher de désirer à nouveau tout ce qu’il a pu contenir de vivant, et de vouloir le maintenir indéfiniment.
Opposer un monde à celui du capital, cela ne se résume pas à trouver une alternative à chacune de ses composantes. Mais créer une cuisine collective (où n’importe qui mange à prix libre), envahir un amphi pour y projeter des films, remplacer les cours par des discussions, etc., c’est déjà rompre avec l’ordre normal de la vie étudiante. C’est se donner les moyens de s’organiser, de faire émerger des pôles de résistance, d’opposer quelque chose à l’univers hostile de l’université. C’est de là que pourront naître les initiatives qui viseront à le détruire, définitivement.
Le mouvement nous a offert de ces moments où tout devenait possible. Aussi, faire vivre le mouvement, c’est se donner les moyens de retrouver cet état d’exception. Lui être fidèles suppose de rendre la lutte absolument vivable et désirable. Conjurer le retour à la normale passe par le refus de toute séparation entre le vivre et le lutter, celle qui conduit, immanquablement, à se retirer (goûter à nouveaux aux délices télévisuels, bien au chaud dans son appart’ ikéa). Tout cela implique évidemment de prendre au sérieux tout ce qui touche à la mise en commun et à l’organisation matérielle. A commencer par la prise en charge, avec nos moyens et ceux que nous nous approprierons, des questions de l’approvisionnement et du logement.
De même que le mouvement posait les prémices de cette auto-organisation, il traçait des pistes pour ce qui est d’attaquer l’économie, c’est-à-dire commencer par son blocage. Réinvestir la fac c’est aussi dire la justesse de ces pratiques. L’université ne pourra être un lieu d’expérimentation politique que si elle sert, parallèlement, à mener des attaques contre la métropole.
N’importe qui
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