Gênes : lutte de classe ou marché du militantisme ?

Publié le par le collectif N.R.V

Ce texte pose deux problèmes intéressants. Au delà du thème de la mondialisation, c'est le caractère "civil" de la lutte sociale et le militantisme qu'il remet en cause.

 

 

 A en croire certains, nous serions à la veille de quelque chose d'important, d'hénaurme, d'extraordinaire, une lueur d'espoir dans un monde d'obscurité : une révolution ! Depuis quelques temps, en effet, les sommets internationaux ou régionaux des gestionnaires du capital-monde donnent lieu, rituellement, à de grandes manifestations où chacun exulte sa colère contre ce qui est appelé la mondialisation (globalisation en anglais) ; ce qui témoignerait, selon les uns, d'une reprise des luttes radicales après une ou deux décennies d'assoupissement de la lutte de classe (les "révolutionnaires", les "radicaux") et, selon d'autres, d'un grand "réveil citoyen" rassemblant tous les peuples du monde (les "réformistes", les "sociauxdémocrates"). Or, ce mouvement anti-mondialisation n'étant ni l'un ni l'autre, il s'agit plutôt d'en percevoir les pièges et les limites afin de tenter d'apporter un début de réponse à la seule question qui importe réellement : ce mouvement s'inscrit-il dans un processus révolutionnaire, un mouvement de classe ?  

Le réformisme radicalo-mouvementiste : encore, toujours, jusqu'à quand ? 

Malgré la focalisation des politiciens et des media sur les groupes de la mouvance autonome et anarchiste, la "tendance lourde" (pour parler comme les journalistes et les professeurs) du mouvement anti-mondialisation est constituée par une multitude d'organisations réformistes et post-staliniennes, toutes à la recherche d'un second souffle après le fiasco historique de leur idéal proclamé : le capitalisme  bureaucratique d'Etat. A Gênes, il suffisait de voir défiler l'interminable cortège de partis, de syndicats, de groupuscules gauchistes et la masse pratico-inerte de leurs petits soldats pour s'en convaincre. Après le "mouvement social" (grèves de 95 ; sanspapiers ; chômeurs), voilà le nouveau créneau de ces carriéristes et autres experts de la contestation intégrée : l'antimondialisme. Pour la France, cette tendance est représentée pour l'essentiel par Attac, qui a réussi en peu de temps à fédérer autour de son programme citoyenniste toutes les composantes politiques de la gauche et de l'extrême-gauche du capital, depuis les socialistes au gouvernement de la gauche plurielle et leurs satellites associatifs du "mouvement social" jusqu'aux partis et groupes de jeunesse trotskistes, et obtenant la sympathie de certaines organisations autoproclamées radicales, notamment dans la mouvance antifasciste et parmi l'anarchisme officiel… Soyons sûrs qu'Attac, laboratoire de la néo-social-démocratie ayant habilement intégré les concepts et les  revendications des révoltes éthiques de mai 68 et ses suites (municipalisme, démocratie directe, autogestion, autonomie, etc.) dans un discours démocratique, droit-de-lhommiste et progressiste bien policé, jouera demain le même rôle politique que son illustre ancêtre, sa grand-mère social démocrate : l'écrasement, au nom même des travailleurs voire de la "révolution", de tout mouvement autonome de la classe exploitée (salariés précaires ou stables, RMIstes, chômeurs, en "liberté" ou en taule, avec ou sans papiers…). A côté de cette tendance dominante (dans tous les sens du terme), on retrouvait dans les rues de Gênes une minorité agissante composée d'anarchistes et d'autonomes (auxquels vinrent se joindre, pendant les affrontements, des éléments de base d'autres organisations, par exemple du syndicalisme autonome (COBAS, etc.) ou des tute bianche, refusant la logique de négociation et d'intégration et ayant opté pour l'utilisation directe de la violence, soit contre la "zone rouge" (mais une minorité, du fait que cette zone constituait une forteresse imprenable dans l'état du rapport de force existant, mais aussi et surtout avec l'idée que le capital ne se limite pas à 8 maîtres de cérémonie officiant dans leur temple converti en forteresse, mais que, structurant la totalité des rapports sociaux, il étend sa mainmise sur tout le territoire), soit contre toutes les structures du capital et du pouvoir politique à la périphérie de cette zone. Cependant, bien que les "positions" avancées par ces groupes se démarquent clairement du radical-réformisme des organisateurs officiels du sommet (lutte contre le capitalisme global, et non seulement contre la "mondialisation" ; auto-organisation et autonomie de la lutte…) on peut se demander – et la question est posée sans prétendre y apporter une réponse claire et définitive – dans quelle mesure les actions de type insurrectionnel menées par ces groupes ne servaient pas objectivement à renforcer la légitimité de la tendance réformiste dominante, qui, dans sa stratégie de négociation et de dialogue, voulait précisément apparaître comme le seul interlocuteur légitime du G8, le raisonnement de ces crapules étant le suivant : soit vous (le G8) acceptez de nous reconnaître comme interlocuteurs représentatifs, de prendre en compte nos revendications et de nous faire participer aux négociations (démarche du contrôle citoyen, du "mouvement social européen"…), soit vous vous exposez au risque de plus en plus menaçant d'un débordement par une horde de casseurs surexcités et antidémocratiques… Pour autant, ce questionnement ne signifie pas que toute stratégie violente et, disons, d'action directe et autonome, soit condamnée à l'échec en raison d'un risque inéluctable de récupération par les organisations social-démocrates ; il s'agit uniquement de prendre acte de cette réalité et de réfléchir à de nouvelles formes de stratégies violentes… 

 

Violence/non-violence : faux débat, vraie mystification…  

La violence et la légitimité (ou l'illégitimité) d'y recourir a été au centre des débats. Elle constituait en même temps le coeur de l'orchestration médiatique des affrontements. Un exemple entre mille : les chaînes de télévision diffusaient en continu et quasiment en direct des images d'affrontements et utilisaient d'habiles séquences de montage (par exemple des plans insistants et passant quasiment en boucles sur quelques barres de fer ou quelques bâtons pour faire croire à l'existence de caches d'armes ultra-secrètes) pour amplifier au maximum la violence des manifestants et, a contrario, minimiser la violence des flics et des militaires sur-armés, le tout afin de justifier idéologiquement la répression d'Etat et de la faire accepter par la population en entretenant en permanence un climat de psychose généralisée. Et les politiciens, de gauche ou de droite, n'avaient que ce mot à la bouche s'égosillant sur les casseurs ! Les voyous ! Les anarchistes ! Dans le même ordre d'idées, mais avec quelques précautions supplémentaires, les officiels du contre-sommet (le G.S.F. : Genoa Social Forum) ne se privèrent pas d'utiliser ces mêmes arguments contre la violence qualifiée d'aveugle pour isoler les franges radicales agissant lors des affrontements qui venaient perturber les démonstrations pacifiques aux airs de parade militaire et se poser ainsi comme les interlocuteurs légitimes à l'occasion des procédures institutionnelles de la démocratie bourgeoise représentative. 

Dans un cas comme dans l'autre, on est au coeur de la même illusion, sciemment entretenue ou naïvement reproduite : présenter la violence comme un choix, une option, un enjeu stratégique et comme une ligne de clivage entre bons et mauvais manifestants, entre casseurs et militants, ou, d'un autre point de vue, entre révolutionnaires et réformistes… Or, la réalité des événements des vendredi 20 et samedi 21 à Gênes a démontré pratiquement la stupidité de cette argumentation : un grand nombre de participants, appartenant à des organisations ayant condamné explicitement la violence ou ayant appelé à une violence purement symbolique et spectaculaire, en firent usage dès les premières charges de carabiniers; et le niveau de violence des combats de rue ne fit qu'augmenter à mesure que s'intensifiait une répression qui visait indistinctement les "pacifistes", "les insurrectionnels" et les "hésitants". Cette réalité démontre, s'il en était encore besoin, que le recours à la violence n'est jamais, sauf peut-être dans les têtes des militants, le résultat d'une volonté consciente, planifiée et rationnellement mise en pratique, ou, en d'autres termes , un choix politico-militaire ou même éthique, mais le produit d'une situation d'affrontement (de classe) bien déterminée qui mobilise tout un chacun, quelles que soient ses représentations idéologiques ou ses "convictions éthiques". En d'autres termes, la violence ne se choisit pas mais s'impose comme une nécessité pratique inhérente à un stade déterminé de la lutte de classe, dans la seule mesure où la domination d'Etat et l'exploitation capitaliste ne reposent que sur la violence, réelle ou symbolique. Ou, si l'on veut, la violence n'est pas une question théorique, mais une question pratique. 

 

Militantisme contre lutte de classe  

Le mouvement anti-mondialisation, y compris dans ses franges les plus radicales, reste enfermé jusqu'à présent dans une logique de militantisme politique et se situe dans une extériorité absolue à la lutte réelle de la classe ouvrière, entendue comme la lutte menée par les producteurs selon des modes d'organisation et par des moyens d'action qu'ils définissent eux-mêmes, souverainement, dans le but de s'emparer de l'appareil productif et de le faire fonctionner collectivement en vue, non de l'accumulation de plus-value, mais de la satisfaction de besoins sociaux. Ce constat amène à s'interroger sur les perspectives et les potentialités de ce mouvement dans une finalité rupturiste, révolutionnaire et ses capacités à s'arracher à la logique militante-activiste. On peut  envisager, me semble-t -il, deux directions possibles au mouvement anti-mondialisation : 

- soit le mouvement reste tel qu'il est et l'affrontement se situera alors sur le terrain purement politicien du conflit de représentativité et de légitimité, terrain sur lequel se plaçaient volontiers, au moment du sommet, les dirigeants politiques, par exemple un président américain déclarant que le mouvement de Gênes n'était pas représentatif de la population. Il ne sera alors pas autre chose qu'un mouvement d'accompagnement et d'intégration dans le cadre des transformations actuelles du capitalisme et de ses représentations politiques : déclin des Etats-nations, émergence de modes de régulation politique de dimensions régionales… 

- soit le mouvement trouve une base de classe en réalisant une jonction avec la lutte menée par les travailleurs sur les lieux de production, par les exploités sur les lieux de leur exploitation : prendre pour cibles les moyens de production plutôt que la marchandise (en ce sens, des actes comme le bris de vitrines, l'incendie de voitures et de banques ou les blessures infligées à la flicaille, s'ils peuvent être jouissifs et grisants, paraissent être d'une efficacité subversive relativement limitée) ; s'attaquer au capital en tant que système productif et rapport social plutôt qu'à l'hégémonie de quelques multinationales diabolisées et au capital spéculatif; détruire le mode de production capitaliste plutôt que de quémander une meilleure répartition de la richesse mondiale. En ce sens, ne pourrait-on pas imaginer, au cours de ces sommets, des occupations d'usines, la participation à des grèves locales de travailleurs et une liaison organisée entre ces multiples mouvements de lutte.

L'orientation du mouvement vers une base de classe grâce à la lutte autonome des prolétaires (et, par conséquent, l'anéantissement du militantisme) ne résultera en aucun cas de la seule politique volontariste menée par quelques organisations dites révolutionnaires et de leur propagande (on peut même affirmer que, comme par le passé, celle-ci ne jouera qu'un rôle infime) mais de l'évolution du capitalisme, de ses conditions objectives, et, en riposte à l'intensification de l'exploitation de la force de travail et à l'appauvrissement de pans entiers du prolétariat expulsés de la sphère productive, du degré de conscience de classe atteint par la classe ouvrière.

 P.R.O.L., 25 septembre 2001  

 

Texte envoyé par elincontrolado@yahoo.fr sur la liste de discussion du Cercle Social (http://groups.yahoo.com/group/cerclesocial). 

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