le suffrage universel contre la démocratie #3

Publié le par collectif NRV

III Les véritables fonctions du suffrage universel
 
A. Apaiser
 Pour l'auteur, le jeu des élections permet de prendre en charge les conflits inhérents à la société et à en limiter les violences. Il éclaire sous un jour psychologique la tradition marxiste.
L'auteur affirme dès le début que c'est le rapport de production qui creuse le principal clivage. Ce conflit, les Français étant résignés ou anxieux, est en général latent mais n'est pas moins essentiel. La campagne et l'acte de vote prend en compte cette agressivité et désigne des coupables de substitutions.
Le jeu politique en ressort également apaisé. Au lendemain du scrutin, les formations politiques qui investissent dans la compétition, respectent les règles du jeu et acceptent de laisser le trophée au candidat gagnant. De plus, l'opposition est blessée et affaiblie par la défaite. De même, les différences d'opinions exprimées n'impliquent aucun comportement pour l'électeur à la suite d'une défaite.
Enfin, plus globalement, les pulsions agressives les plus profondes des électeurs sont déchargées dans l'urne, avec d'autant plus de violence qu'il y a de frustration. D'une part, les tendances antipoliticiennes sont prises en compte dans le vote extrême. Les catégories touchées par cette pulsion seraientcatholiques pratiquants, les petits patrons et plus bizarrement les "cadres-techniciens". D'autre part, la campagne électorale est une arène où l'agressivité des électeurs est transférée dans le spectacle agonistique et le vote de rejet.
Si la politique à elle seule capable de retenir le peuple, comme en 1936, le moment de l'élection permet la régulation dans la continuité de l'agressivité populaire et le maintien de la cohérence de la société civile.
 
B. Légitimer
L'ingérence de l'Etat dans la vie des citoyens est perçue à la fois comme inacceptable et pourtant nécessaire. Les libéraux des Lumières ont résolu le paradoxe en donnant au suffrage universel de rôle de légitimer rationnellement l'usage de la coercition. Dans les faits, son sceau lie indiscutablement les dirigeants à l'assentiment populaire. Cependant, l'auteur critique l'idée qui en découle que la force du nombre soit plus légitime qu'une autre.
Ensuite, le politique se voit accordé une prime de légitimé par rapport aux autres pouvoirs avec lequel il doit composer, qui forment la "Structure globale de Domination", c'est à dire les dirigeants politiques, de "l'appareil de coercition matérielle", de "l'appareil économique" et des "appareils idéologiques dominants". Le suffrage universel permet au politique de se donner à lui seul la prééminence juridique, c'est à dire le droit de dire le droit. Il se réserve le monopole de la coercition. Mais certains autres pouvoirs ont également intérêt à se situer au-dessus de la scène, tirant, c'est l'avis de l'auteur, les ficelles des "pantins" politiques.
En outre, les illusions que se font les électeurs sur la puissance du dirigeant élu élargissent sa marge de manœuvre. Le candidat est transcendé par l'élection. Il devient sa fonction ("saisi par l'étiquette"). L'élection le donne comme "modèle d'achèvement" de la société bourgeoise.
 
C. Conserver
La grande souplesse d'adaptation du suffrage universel réside dans le fait qu'il permet de prendre en compte symboliquement les désirs des électeurs. Le conditionnement, le caractère magique de la campagne permet de faire croire qu'un changement est possible.
Cependant, les électeurs restent "raisonnables". Les citoyens laissent à l'inertie de l'ordre social le soin de résoudre les problèmes sociaux. Le gros d'entre eux ne souhaite pas voir de changements radicaux advenir. Voter au centre est une attitude mesurée, l'apolitisme de la prudence. De plus, les candidats sortants sont favorisés par leur expérience.
Stratégiquement, les hommes politiques ont tout intérêt à choisir un parti qui leur permette d'accéder au pouvoir. Philippe Braud va plus loin en affirmant que c'est la pression du milieu socioprofessionnel dont il est issu qui restreint le choix du candidat.
D'autre part, l'auteur démontre le conservatisme institutionnel en invoquant l'échelle droite-gauche décriée et les effets des différents modes de scrutin.
Il convient de rappeler le contexte politique. Nous sommes en 1980, à un an d'élections présidentielles. La France n'a pas connu d'alternance politique depuis 1936. Etant donné l'orientation politique de Philippe Braud, il n'est pas étonnant qu'il stigmatise une Majorité qui paraît alors inexpugnable. Aujourd’hui, il a dit oui à la constitution européenne.
Pour l'auteur, la seule différence entre le système politique français et un système politique à parti unique est la fonction d'arbitrage du suffrage universel. Le pouvoir d'Etat est monopolisé par une "Majorité pérenne à géométrie variable", qui use de du pouvoir constitutionnel qu'elle s'est donnée pour se maintenir. Le suffrage universel a pour fonction de faciliter sa domination et d'assoire celle des hommes qui la dirigent.
 
 
Selon Philippe Braud, la scène électorale est un lieu déréalisé où la stratégie de séduction des partis rencontre les désirs, les passions et l'indifférence des électeurs, dans le cadre des règles du suffrage universel. Sa réelle fonction n'est pas de dégager une volonté générale rationnelle, mais de calmer les tensions sociales afin de faciliter et de préserver la domination du pouvoir d'Etat et des élites. Les fonctions du suffrage universel sont au moins autres que démocratiques. Ses dysfonctionnements apparents - vote aux extrêmes, abstentionnisme -, le nombre de citoyens se situant hors de son cadre, sont en expansion depuis sa publication. Pour l’expliquer, peut-être convient-il effectivement de dominer le système en l'étudiant de l'extérieur. Le système politique justifié et légitimé par les appareils d’état ne peut être compris que si on se rappelle qu’il n’est qu’un système comme un autre.

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leklon 17/11/2006 21:28

Un jeu politique pacifié est souhaitable, mais pas dans le cadre de la démocratie bourgeoise et surtout pas de la Vème république, pour moi.

Philippe. 17/11/2006 21:07

Trois billets instructifs :-) Mais, que le système démocratique soit symbolique, soit une manière de canaliser la violence des rapports sociaux, cela fait il qu'il faille s'en extraire? Vu que nous sommes des animaux sociaux, je ne crois pas...