Histoire, idéologie, politique et nation #1

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Patrick Geary, historien américain spécialiste du moyen-âge élève de Jacques Le Goff, constate la recrudescence de revendications nationalistes à l’est, en Europe, et la montée de la question de l’immigration dans les débats politiques. Il pense que l’Europe n’a pas retenu les leçons du XIXème siècle et de la première moitié du Xxème siècle.Il regrette le rôle tenu par les historiens et l’Histoire et dans les revendications politiques et se propose de faire une critique scientifique de l’idéologie historiciste européenne. Il part de quatre exemples : la situation actuelle, sur laquelle il ne se penche que brièvement, en introduction et en conclusion, le XIXème siècle période empoisonnée d'ethnogénèse* européenne, se référant à la longue période de "l'acquisition initiale" de caractéristiques culturelles, pendant tout le premier millénaire chrétien, suite au cataclysme des invasions barbares. Pour sortir du cadre ethnocentré européen, il décrit aussi l’ethnogénèse zouloue. Il se place d’ailleurs comme un observateur extérieur, valorisant son identité américaine comme gage d’objectivité.


On peut mettre en parallèle les démarches de Norbert Elias et de Geary : tous deux s’intéressent au long terme, à des processus, et ont le même objet : l'étude des mentalités. Mais Geary s’attaque quant à lui aux sentiments d’identité collectifs, et à ses rapports avec l’Histoire.
On peut se demander comment se nouent les rapports entre idéologie, politique et Histoire. Nous verrons tout d’abord les rapports direct entre idéologie et Histoire, puis nous nous attarderons sur le sentiment d’appartenance ethnique. Enfin, nous nous pencherons sur le problème de l’ethnocentrisme dans l’historiographie.

Tout d’abord, il faut comprendre que le peuple procède d’une idéologie voulue par une entité politique. C'est le moyen de légitimer une domination politique. Mais c'est aussi pour ceux qui se reconnaissent dans ces identités un catalogue dans lequel ils peuvent piocher dans différentes sphères sociales : romain, barbare, on pouvait bien être les deux. Ces identités peuvent ne pas être distribuées socialement de façon équitable : être Franc sous Clovis était le privilège de l'élite.


L’Histoire apparaît ensuite comme outil de revendications politiques. Les dirigeants politiques peuvent piocher dans l'Histoire des vieux noms rassembleurs et couverts de gloire pour mobiliser des groupes ou revendiquer un territoire, plus tard. Les légendes familiales et les généalogies – vraies ou inventées – sont également des outils politiques de légitimation. Les vieux noms qui ressurgissent peuvent être vus comme des cris de ralliement militaires. Y adhèrent souvent de façon consciente ceux qui ont besoin de cette identité à des fins stratégiques. Ces vieux noms perdurent encore aujourd'hui, à travers, en France, la dichotomie Francs/Gaulois, elle aussi ségrégative socialement : les nobles se voyant comme des francs, et le peuple comme les gaulois.



Le sentiment d’appartenance ethnique connaît de nombreuses ruptures et discontinuités. D’une part, l’identité ethnique, quand on la considère sur le long terme, connaît de nombreuses fluctuations. Les peuples sont des entités fragiles et une défaite militaire peut signer la dissolution d'une identité commune en de multiples sous-groupes ethniques. Les mentalités sont en constante évolution. Au contraire, une vieille identité peut réapparaître soudain à la faveur de l'émergence d'un leader. De plus, les réalités sociale recouvertes par les noms varient complètement. D'élite sociale, les "romains" deviennent le peuple. Les propriétaires terriens accèdent à l'identité culturelle barbare avant la fusion totale entre barbares et romains. Enfin, la réalité culturelle recouverte par les peuples est assez éclectique. Si on peut noter quelques facteurs d'unité culturelle dans les groupes barbares dans les sources, il faut s'en méfier et ils restent très limités.
Toutefois, l’ethnogénèse a sa propre réalité. Pour certains, le fait que l'identité commune soit une création politique nie toute réalité à l'ethnie. Au contraire, pour Patrick Geary, les mentalités sont performatives. Les sentiments d'appartenance ethnique fondent la réalité du groupe. Ces sentiments sont le fait d'abord des élites, qui cherchent à définir leur relation avec le peuple. Celui-ci participe aussi à ce sentiment en acceptant l'identité – partagée ou non avec les élites - qui lui est proposée. A certains moments de l'Histoire, les identités des groupes sociaux ne se superposent pas : c'est ainsi le cas lorsque la citoyenneté romaine n'était pas généralisée, ou lorsque les barbares cherchaient à se territorialisée. Mais le peuple peut très bien absorber l'identité des élites ou l'inverse. L'effet est quasi-immédiat.


On peut se demander si les sentiments d’appartenance ethnique ne sont pas des faits sociaux totaux. Sont-ils déterminés par d'autres faits ou les déterminent-ils ? Les institutions politiques participent à fonder le groupe : une identité juridique commune avec le peuple des romains, a suivit le processus d'assimilation des barbares. Les institutions politiques unifient les cultures grâce à la reconnaissance d'un chef commun. La culture varie aussi selon le sentiment d'identité ethnique : en s'unissant, les individus se mettent à partager certains traits d'habillement, certaines traditions. Néanmoins, le sentiment d'identité ethnique n'est pas primordial à la culture et aux institutions : celle-ci reste le relais d'une volonté politique et d'une stratégie.


* Processus de construction d'un sentiment d'appartenance ethnique.

 

(la suite demain)

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