Histoire, idéologie, politique et nation #2

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(le début)

La grande difficulté à saisir la complexité du processus d’ethnogénèse vient de biais historiographiques. En premier lieu, l’ethnocentrisme des historiens est le principal problème méthodologique. On peut établir des parallèles entre histoires officielles romaines, chrétiennes et celles des historiens contemporains. Toutes trois définissent leur peuple par rapport à un autre, « les barbares ». Les historiens projètent des modèles préétablis à des peuples n’ayant pas la même vision de l’Histoire, n’ayant pas les mêmes caractéristiques. Ainsi, l’Histoire des Zoulous a été écrite par rapport aux « invasions barbares », en rapport à un « vieux fond » de modèle d’ethnogénèse se rapportant à l’Ancien Testament et à l’Exode. De plus, ils minimisent l'impact de leur culture sur celles qu'ils étudient.
On peut reprocher aux historiens leur naïveté. La critique historique des sources n’a pas toujours été faite comme il faut, et les historiens encore aujourd’hui cherchent à interpréter historiquement des légendes, par exemple bibliques ou des rumeurs. Ainsi, les mots serbes et croates renvoyaient à des groupes sociaux plutôt qu’à des groupes ethniques. On oublie fréquemment l’impact de la production scientifique sur les visions de l’Histoire. Ainsi, c’est parce que Bryant a écrit l’Histoire des Zoulous que ceux-ci sont devenus un peuple unifié. De même, les classifications romaines sur les barbares ont été performatives. Un autre biais méthodologique – qui n’est pas très différent - consiste à surinterpréter. Tirer des hypothèses d'unité ethnique de quelques mots d’historiens concernant des techniques militaires, des coutumes, est courant et faire une histoire linéaire est une inclinaison des historiens. Enfin, l'autre gros problème des historiens est leur tendance à figer les sentiments d'appartenance ethnique. Ainsi, faire l'Histoire de la Serbie ne veut rien dire : il y a eu des discontinuités fortes dans le sentiment d'identité. De même pour l'Histoire de France. Pour Geary, il est impensable de faire l'Histoire d'un peuple. C'est la négation même de l'Histoire, qui est un mouvement perpétuel, et la cause du nationalisme.
Les historiens sont incapables de conceptualiser des histoires différentes de celle qui est la leur. Pourtant, les possibilités sont nombreuses. D'une part, attacher forcément un peuple à un territoire particulier est une erreur. Si, au cours du moyen-âge, les ethnies se sont territorialisées, les romains, par exemple, se restreignant aux habitants de Rome, comme au cours du XIXème, la civitas se passait de territoire. Certains peuples, de mêmes, étaient en mouvement permanent, des armées. D'autre part, souvent le sentiment d'identité ethnique concorde avec une unité politique, mais pas toujours. Ainsi, il y avait plusieurs Royaumes Francs et les slaves n'étaient pas unifiés politiquement. De même, le sentiment d'unité ethnique n'est pas forcément vecteur de stabilité politique : des Empires polyethniques ont pu durer, comme l'Empire Perse, extrêmement longtemps. A l'inverse, les sentiments d'identité ségrégatifs socialement – comme la dichotomie barbares / romains ont pu causer des troubles politiques. Enfin, le sentiment d'identité ethnique peut très bien ne pas exister : d'autres identités sociales existent, comme la famille, le clan, la religion, la position sociale, qui sont parfois plus déterminants.

Peut-être peut-on dépasser Geary et lui apporter des restrictions. Certes, Geary maîtrise largement le sujet. Il essaie d'être rigoureux dans sa méthode et tire des enseignements de la sociologie et de l'ethnologie. Néanmoins, on peut lui reprocher de ne pas faire souvent pas autre chose que de donner ses propres hypothèses sur les faits historiques, par exemple concernant les mariages. De plus, sa critique du sociologisme qui immobiliserait en caractérisant néglige certaines théories de la dynamique des groupes. C'est bien des objets sociaux qu'il étudie, même si pour lui, ils ne sont qu'éphémères. C'est d'ailleurs la grande différence entre lui et Norbert Elias : celui-ci étudiait une continuité dans les mentalités. C'est d'ailleurs un apport majeur de ce livre que de considérer les ruptures plutôt que les continuités.
D'autre part, puisque l’Histoire et sentiment appartenance ethnique sont liés, c’est en quelque sorte l’Histoire officielle qui devient la réalité, par exemple pour les zoulous. Les liens entre Histoire et identité culturelle sont inextricables. Les représentations culturelles ne sont pas réductibles à la science historique.
Ce n'est pas vraiment aux politistes, aux historiens et aux sociologues qu'il s'adresse, mais aux citoyens européens.

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