Ensuite, Nonna Mayer se penche sur les modèles explicatifs du vote. Peut-on mettre en équation le vote FN ? En 84, Hervé Le Bras met en relation mathématique le nombre d’immigré et le vote FN. Il va s’en dire que cette explication est insuffisante. Nonna Mayer reprend donc l’entonnoir de causalité d’Angus Campbell, qu’elle met en relation avec l’habitus politique. Elle préfère utiliser les analyses de régressions, assez opaques, mettant en relation un nombre de variables au vote Le Pen. Au cours des élections, elles ont augmentées mais trois jouent un rôle majeur : le lien partisan, la personnalité autoritaire et le sexe. Le diplôme lui aussi est déterminant. Le rejet des élites joue un rôle majeur, considérant l'éloignement vécu des élites et la consécration de la domination de la caste politique sur l'Europe et la France. L'ouvriéro-lepenisme joue sur par le vide laissé dans l'échiquier politique par l'effondrement du PC. Après une longue période de disparition des urnes, le vote ouvrier se retrouve dans celui du FN. A part pour les vieux ouvriers, toujours acquis à la cause marxiste. Le fait que le FN reçoive des voix en provenance de droite mais aussi de gauche montre son influence. A droite, le sexe agit comme facteur déterminant. Sur la gauche, il s'agit plutôt du niveau social, les défavorisés jouent la carte du FN, quel que soit leur positions politiques.
Il existe un clivage entre deux électorat . Le premier est social entre un vote FN de cadre ou de personne ayant du patrimoine et d’autre étant dans une situation de précarité. Le second politique et idéologique, entre des individus n’ayant pas un intérêt pour la politique, se plaçant au centre de l’échelle gauche-droite, pas spécialement libéraux économiquement, et d’autres d’extrême droite, libéraux, s’intéressant à la politique. Ces clivages se retrouvent entre mégrétistes et lepénistes, les premiers étant « nouvelle droite » et les seconds votant davantage pour un leader populaire.
La géographie française nous montre des régions plus sensibles que d'autres. Une ligne Le Havre, Valence, Perpignan, nous montre deux France distincte, avec un Est plus sensible au FN que l'Ouest. Le poids du contexte politique local joue aussi : il est plus facile socialement dans des endroits où est déjà implanté le FN de voter pour ce parti. On a beaucoup comparé les cartes comparant la présence d’immigré et celle du vote FN. Mais les lieux où il y a le plus d’immigrés sont ceux où les individus sont le plus anomisés. C’est plutôt leur absence qui pousse à la xénophobie.
Nonna Mayer élargit ensuite son étude au niveau européen. L'émergence de partis d'extrême droite en Europe montre que le cas Français n'est pas isolé, cependant la comparaison s'impose. L'évolution des partis nationaliste en Europe est à la hausse, à part en Allemagne, où les souvenirs du NSDAP semblent trop vivaces. Pour leurs électeurs, cependant, il semble que ces partis ne soient "pas trop à droite" voire même assez modérés. D'après Nonna Mayer, la similitude entre les électeurs français et ceux des autres pays est totale. Leur succès leur vient, outre la conjoncture, d'un travail très élaboré sur leur image, brisant le stéréotype du nationaliste des années 30, malgré des rappel incessant du nationalisme durant la seconde guerre mondiale, d'où les dérapages de Le Pen par exemple. Se maintenant dans une politique de participation hostile, les partis nationalistes exploitent les failles de leurs opposants, bien que ne rechignant pas sur des alliances avec la droite traditionnelle pour gagner des places. Cependant, elle est toujours considérée comme étrangère aux échiquiers politiques habituels en Europe.
Nonna Mayer prévoit un coup d’arrêt en 2001 à la montée du FN à cause de son incapacité à conserver l’appui de bases distendues suite à l’éclatement du parti.. Les femmes restent plus attirées par l’extrême gauche. L’électorat frontiste s’abstient en majorité aux européennes de 1999 mais Le Pen parvient à garder l’avantage. Par contre, lors des municipales et des cantonales suivantes, qui demandent un enracinement local, Mégret prend de l’importance. Elle se trompait durement et doit faire un retour en 2002 sur les évènements : voilà le passage de son livre qui nous intéresse de manière cruciale.
On observe une polarisation de l’électorat d’extrême droite qui vote majoritairement pour son camp. Les électorats du FN se rejoignent concernant la xénophobie et la personnalité autoritaire. Les femmes résistent pourtant néanmoins, sauf les plus précarisées, qui la encore sont le soutien majoritaire de Le Pen. Mais il mobilise d’autres groupes sociaux : les campagnes sont touchées et les seniors aussi : le FN a élargi son électorat.
Le FN conduit son discours à gauche et à droite. Chirac place l’insécurité comme thème principal de sa campagne et les médias surexposent médiatiquement les problèmes d’insécurité. Pourtant, ce n’est pas le problème le plus important pour les électeurs du FN. Il s’agit plutôt d’une insécurité économique et sociale. Les réalisations postmatérialistes, les 35 heures, la crise de la vache folle concourent à mécontenter les électeurs. De plus, les sortants sont usés par l’exercice du pouvoir et les électeurs différencient peu leurs points de vue. Les électeurs ne sont guère mobilisés pour les élections et la déconfiture de ses adversaires profite à Le Pen, d’autant plus qu’il se présente comme une figure de martyre.
Malgré le ralliement de quelques autres électeurs, la dynamique espérée n’a pas eue lieu. La gauche est descendue dans la rue. Les mobilisations anti-Le Pen existait déjà grâce à des réseaux comme scalp et de députés. Mais en 2002 la mobilisation est sans précédent. Une personne sur cinq a participé aux mobilisations. Nonna Mayer remarque elle aussi la dichotomie entre les individus de gauche ou de droite et donne des chiffres. Parmi les électeurs ayant voté à gauche au premier tour, la sympathie s’élève à 71 %, alors que chez les électeurs de la droite classique, elle se limite à 46 %. Nonna Mayer invoque le réflexe « anti-fasciste ».
On se mobilise contre Le Pen pour la démocratie. Les manifestants appellent à voter Chirac et essaient de mobiliser les abstentionnistes. L’abstention recule de 6 points au second tour. Chez les électeurs d’Arlette Laguiller, Chirac fait tout de même 69%. Le score de Le Pen dégonfle.
Qui plus est, Le Pen apparaît comme un pôle répulsif. Malgré ses efforts pour gagner en respectabilité politique, il reste ostracisé. Il n’apparaît pas comme ayant ni les capacités ni l’envergure d’un chef d’état, même pour son propre camp. Qui plus est, le vote Le Pen a surtout une dimension protestataire, même si les individus qui votent pour lui disent être d’accord avec ses idées. Quant à la « lepénisation des esprits », elle apparaît tout de même limitée car à contre-courant de l’évolution de la société française.
Quant aux législatives, « dernier acte du psychodrame », elles sont marquées par le reflux du FN pour plusieurs causes : la lassitude de son électorat, le rejet de la cohabitation, et la limite de l’effet charismatique dans ces élections.
Néanmoins, Nonna Mayer ne réitère pas son erreur et préfère évoquer les atouts de Le Pen pour 2004 : la vague populiste, sa fille, et l’effacement de Bruno Mégret. Toutefois, il est ostracisé parmi l’extrême droite européenne. Pour le « néopopulisme européen, Le Pen fait figure de repoussoir ». Le FN n’a en effet pas connu de bons scores depuis 2002, mais arrive l’horizon 2007.
(suite et fin).
Commentaires